La société, la mode et les territoires, chronique No 5

Que penser du débordement de la féminité dans les pantalons, quand les femmes arborent le fameux “camel toe”? Malgré le confinement, la chroniqueuse Elisa Palmer s’est posé la question et l’a posée à ses connaissances. Elisa Palmer

La question de la poursuite de mes expériences urbaines commençait lentement à se poser dans un quartier de ma tête. Grâce à elles, précédemment, j’avais mis en mots et en images certains territoires, parfois jusqu’alors inconnus de moi, que je foulais. A partir d’aujourd’hui, la perspective palpable des lieux, et surtout la légitimité des rencontres physiques, prenaient un sacré coup dans la gueule. Mais, par ces entrées, j’avais aussi exploré, chez moi, des zones d’inconfort et des sensations de tangage. C’était donc surement là que se trouvait la clef, et ma nouvelle adresse, pour continuer à me nourrir l’esprit, et à partager avec vous.

C’était donc seule, isolée du reste du monde, les deux mains au menton, du haut de ma mansarde, que j’avais décidé d’infléchir le cours de cette vie (pour rester polie, il ne faut ajouter aucun qualificatif ici). Il n’existait évidemment plus d’expériences terrain, à proprement parler, puisque les espaces, et ses acteurs, convergeaient vers la même limite : un deuxième confinement. Cependant, j’étais assez habitée, certains diront frappée, d’autres fabuleuse, pour construire un « chez-moi collectif, participatif et expérimental », à bord d’un engin spatial.

Mon expérience terrain

Dijon, 21, région Bourgogne-Franche-Comté. Commune de 156 920 habitants. Quartier prioritaire : mon esprit – premier jour du confinement

J’avais enfilé un legging de sport noir, et un body sexy, assorti. Et j’avais tiré assez violemment sur le pantalon pour créer cet effet artistique, le fameux camel toe, qui avait été porté tour à tour par Kendall Jenner, Rihanna ou encore Julianne Moore (pour n’en citer que trois connues). C’était peu agréable. Sur le plan physique, il y avait comme un sentiment de maintien dans une situation à la fois inconfortable et invalidante. Un confinement dans le confinement. De prime abord, ça se présentait plutôt comme un frein, alors que j’étais bien décidée à y voir les signes d’une possible résistance.

« On trouve ça banal la bosse des hommes dans leurs slips, mais on trouve ça choquant le camel toe des femmes dans leurs slips. C’est super beau, j’adore ! » Hadi Moussally, 65k sur instagram (pour ceux qui tiennent aux comptes), est du genre « activist against injustice », et pour lui, cette « affaire », c’était juste primo une vision enchantée, et secundo un enjeu en matière d’égalité homme-femme.

Un confinement dans le confinement.

J’avais appelé des copines : Mathilde, Gemma, Sophie, Amandine, Coralie, Fanny, Agathe… Et j’avais rapidement organisé un zoom surprise. C’était le cas de le dire, et mon look était quand même bien énervé, dans tous les sens du terme. Portez le camel toe, vous verrez, on devient vite activiste.

Je leur avais demandé ouvertement, en plein apéro dinatoire gourmand, ce qu’elles en disaient d’ailleurs. Elles avaient éclaté de rire, et repris le fil de leurs discussions assez rapidement. Mathilde m’avait juste dit : « Oh, pétard, Lisa, tu n’es pas sérieuse avec tes conneries, mais tu fais du bien ». J’adorais ça, quand elle disait : « Oh, pétard ! ».

Sur Wanted Paris, quand j’avais cherché des personnes capables de me donner des avis – pertinents – sur le camel toe, et indirectement le débordement de la féminité, un homme (pour rester polie, il ne faut ajouter aucun qualificatif ici aussi) m’avait répondu : « Si tu fais une chronique un jour sur la gaule du matin ou le masculin qui déborde, je suis intéressé ». Il était donc intéressé, un jour, de me parler de sa bosse phallique virile et non stigmatisée et il semblait fier. Fier de sa blague et fier de sa bosse. Révélateur.

Quand on s’intéresse à ce sujet, « l’orteil de chameau », c’est simple, il n’y a aucune littérature. Je vous entends rire. C’est à se demander, si – comme beaucoup le pensent – il s’agit vraiment d’un non-sujet. Aussi discutable soit-il, j’en conviens, j’avais osé questionner un parallèle entre le camel toe et le débordement féminin ou du féminin, sous tous ses traits, dans un délire d’expression libre. Au fond, il ne nous restait que ça, au moins jusqu’au premier décembre.

Quelques jours avant l’annonce du deuxième confinement, Leïla m’avait livré ça : « Après le (premier) confinement, des retrouvailles tant fantasmées qui se transforment en cataclysme. Beyrouth se désintègre, et nous, on explose d’une autre façon. Sentiment de n’avoir eu aucun répit en 2020, beaucoup de sororité, et beaucoup (trop) d’abnégation, la coupe est pleine. De fait, moi avec les autres je n’y arrive plus. Je me recroqueville, filtre les interactions… Faire bonne figure dans ce nouveau monde où il faut garder la face toujours masqué sous des filtres de happiness. Et pourtant, on a le droit d’être débordé de tout, parfois. C’est bien, c’est sain, ça régénère même. »

C’était un de ces cris du cœur. Inévitable, têtu, spatial. Un espoir confiant. Une porte ouverte vers un avenir meilleur. Un labyrinthe, oui, mais régénérant. Et on avait le droit d’habiter chez soi, et d’y résider. Relisez la phrase au besoin. Et on avait le droit de déborder de tout, parfois. De voir de la poésie dans des zones d’ombre ou de contre-jour, ou encore du merveilleux dans un orteil de chameau. Les choses étaient à nouveau différentes dans notre rapport pratico-pratique au quotidien, mais dans les imaginaires, les opportunités ne manquaient pas pour continuer à s’exprimer et agir.